FRAC Grand Large

Hauts-de-France

LA NEF DES FOUS, objets compagnons des transports

02.04.2022 — 31.12.2022

Frac Grand Large — Hauts-de-France

Une exposition de la curatrice Mathilde Sauzet avec la collaboration du designer Julien Carretero

Avec les œuvres de :
matali crasset, Panamarenko, Allan Sekula, Robert Stadler Studio Swine, Andrea Branzi, Wendy Boudewijns, Vic Cautereels, Pieter de Coster, Bob Daenen, Siegfried De Buck, Sonia Delaunay, Joël Dely, Nora De Rudder, Martino d’Esposito, Thierry d’Istria, Nathalie Du Pasquier, Jean Dupuy, Nedda El-Asmar, Myriam Garouche, Stefano Giovannoni, David Grosemans, Alessandro Guerriero, Zaha Hadid, Patrick Hoet, Henrik Holbaek, Hans Hollein, Armin Homolka, Richard Hutten, David Huycke, Toyo Itō, Claus Jensen, Vincent Jousseaume, Pascal Koch, Chris Koens, Anne Marie Laureys, Jean Lemmens, Anthony Maglica, Marc Melis, Alessandro Mendini, Annie Michaud, Miriam Mirri, Lüder Mosler, Jérôme Olivet, Guido Ooms, Gaetano Pesce, Erik Sijmons, Rolf Sachs, Richard Sapper, Sem Schanzer, Amie Siegel, Bořek Šipek, Philippe Starck, Adriano Stucchi, Matteo Thun, Antoine Van Loocke, Roderick Vos, Dirk Wynants, Baptiste Ymonet, Marco Zanuso

Découvrez l’exposition via sa commissaire Mathilde Sauzet

Fiction de pêche miraculeuse sur le septième continent, « La Nef des fous » rassemble de curieux objets de la collection du Design Museum Gent ainsi qu’une sélection de films et pièces musicales d’artistes.

L’exposition porte sur la folie des transports, sur l’évolution des déplacements d’objets, de matériaux et d’individus des années 1950 à nos jours. Écho contemporain à l’œuvre de Jérôme Bosch, tableau réalisé à la fin du Moyen-Âge, l’exposition « La Nef des fous » du Frac Grand Large dépeint la possible fin des sociétés d’opulence matérielle. Sacrifice ou sauvetage ?

Le transport : perte de sens et quête vitale

Faisons l’hypothèse d’une folie propre aux humains : le désir des transports. Reconnaissons la charge frénétique de l’exotisme, des week-ends, des voyages, d’objets d’exportation, du rythme effréné de nos journées, de la sacralisation des voitures, des avions, des fusées.

À l’origine du terme, le transport constituait la manifestation d’une vive émotion. Le transport amou-reux de la littérature du Moyen-Âge fait appel à la puissance des désirs de l’amour courtois, au magnétisme des muses et des troubadours, aux sentiments passionnés, moteurs de grandes traversées. Plus tard, vers 1650, le transport de cerveau décrit l’hystérie et l’égarement causés par les fièvres. Le transport incarne un état bouleversé de l’être, au-delà même du déplacement. Raréfaction des carburants, migrations massives, épidémies, fermetures des frontières : c’est bien à une crise du déplacement à laquelle nous faisons face. Nos besoins de transports doivent-ils être
mis en question ? Les passagers du tableau La Nef des fous mangent, jouent et chantent ; un malaise se dégage de leur transe. Au fil des siècles, l’histoire de cette embarcation de fortune reste à la fois le signe du sens perdu et de nouvelles quêtes vitales.

La fin du Moyen-Âge selon Bosch et Brandt

Le tableau du peintre néerlandais Jérôme Bosch et le texte de l’humaniste et poète allemand Sebastian Brandt auxquels font référence cette exposition portent tous deux le nom de La nef des fous. Réalisés vers 1500, ils évoquent une période de transition vers une nouvelle société : le passage du Moyen-Âge à la Renaissance, période de crise et de perte de repères moraux, sociaux et esthétiques. La nef (autre terme pour nommer le bateau) figure chez Bosch l’échappée et s’inscrit dans la lignée des paraboles du déluge comme l’Arche de Noé. Dans une embarcation de fortune, une poignée d’hommes et de femmes aliéné.e.s prennent la mer dans l’espoir d’un miracle ou d’une autre réalité. L’histoire La Nef des fous représente tant une issue qu’un enfermement.

La folie constitue au Moyen-Âge un motif pour la peinture. Jérôme Bosch a peint de nombreux tableaux au sujet de la déraison des humains et des choses. À une époque où la religion perd son hégémonie, du fait entre autres de l’avancée des sciences, les croyances païennes et vernaculaires se multiplient et donnent lieu à des imaginaires fantastiques et à l’angoisse des enfers. Dans les paysages de Bosch, les anges côtoient les chimères, les monstres marins, les spectres ; au sein de ce désordre, les humains doivent trouver le sens de leur passage sur Terre. Aujourd’hui exposée au Louvre, la pièce La Nef des fous de Bosch ne sera pas présentée sur les murs du Frac Grand Large ; l’esprit de l’embarcation flottera dans l’exposition comme un fantôme.

La collection du Design Museum Gent

Les objets de la collection du Design Museum Gent incarnent autant des transports concrets, déplacement d’un point à un autre, que des perspectives de transformation, de transition et de traduction, des passages d’un état à un autre.

Un entonnoir mickey, un paravent de miroir, un toaster chromé, des horloges et un réveil-matin de voyage, un centre de table issu de la tradition du navire d’argent, une collection de boites de conservation, des cuillères, des louches et des couteaux, une baignoire, un poste de radio, un poste de TV, deux lampes de chevet enchâssées d’ailes d’oiseaux, un porte préservatif en argent, des cravates aux motifs de virus et d’explosions, une prothèse orthopédique, un verre en plastique pour bébé, une flasque isotherme couverte de fourrure synthétique…

Les objets de la collection ont été sélectionnés pour leur fonctions narratives et sémiotiques – objets comme signes – et non pour leur style. Ils présentent des usages et laissent transparaître l’obsolescence, l’absurdité, la désuétude, l’humour, le kitsch, l’énergie et l’imaginaire des moeurs de la seconde partie du vingtième siècle. Une fois confrontées, leurs esthétiques éclectiques rendent compte de la complexité de nos rapports à la matérialité et ses conséquences contingentes sur les sociétés humaines. Pièces rares et précieuses de la collection et sans pour autant de valeur spéculative, peu montrées dans les musées, ces objets comportent chacun leurs raisons d’être ainsi. Leur beauté réside dans ce qui a constitué la nécessité de leur créateur.trice.s ou usager.ère.s, à un moment donné.

Une sélection de films et d’images d’artistes 

Plusieurs œuvres d’artistes accompagnent et mettent en tension la collection de design.

It did not happen with us, yet. Safe Haven est un film du collectif d’artistes et d’activistes russes Chto Delat. L’action se déroule sur une île de Norvège identifiée dans un réseau politique comme « havre de paix » pour les artistes dont la vie et la liberté d’expression sont en danger. Dans cette fiction inspirée du réel, un poète, une artiste, une curatrice, un philosophe et activiste débarquent sur la petite île de Sula pour une résidence de création. Les habitant.e.s soutiennent l’accueil d’artistes sur leur île tout en ayant bien conscience de la difficulté de créer quand le voyage a le goût de l’exil ; iels en expliquent les raisons face caméra. Les protagonistes décrivent leur situation politique, confient leurs pensées et réalisent des gestes abstraits sur fond d’horizon. Au pied d’un phare, un jour de brume, il est question du retour; l’un.e après l’autre, iels entonnent : « reste au loin », « reste là-bas ». 

Cette vidéo fait écho à trois autres films et à une pièce audio, qui, chacune par leur singularité esthétique, abordent les imaginaires et les spéculations qu’augurent le déplacement des humains et des objets à travers le monde. L’installation de l’artiste Amie Siegel comporte trois éléments dont un film intitulé Provenance qui nous fait voyager de l’Inde en Europe suivant l’achat, l’exportation, la rénovation et la mise en vente d’un fauteuil de Le Corbusier acheté dans les bureaux de l’université de Chandigarh qu’il a lui-même dessiné, et revendu aux enchères comme une pièce de collection dans une salle des ventes réputées de Londres. La lente traversée du fauteuil s’avère inversement proportionnelle à la hausse de sa valeur. 

D’une toute autre manière, le film Sea Chair du Studio Swine présente la mise en forme et de la valorisation d’éléments matériels ; il y est question de déchets récupérés en mer transformés en objets de musée. Une approche du design plus narrative que formaliste, ce film retrace le processus de réalisation manuelle de tabourets en plastique fondu, pièces uniques fabriquées au grès des pêches et récoltes de détritus, en mer ou sur la plage.

Salt in the veins de la réalisatrice italienne Vittoria Soddu documente une activité créative pratiquée par les membres d’une chorale anglaise : l’interprétation de chants de marins traditionnels de différentes époques. Même sorti de son contexte réel des ponts et des ports, cet héritage culturel conserve désormais sa grande puissance évocatrice pour qui le rend à nouveau vivant. Le film se déroule au fil des chansons et de leur mise en scène; de l’harmonie à la transe collective, l’artiste restitue la nécessité ancestrale de chanter à plusieurs contre les vents et les marées. 

Blanche Endive a été écrit par le compositeur et chef d’orchestre Gabriel Mattei à partir d’un livret de l’artiste Grégoire Motte. Reprenant des thèmes centraux à l’imaginaire de Motte, la composition s’articule autour de quatre histoires entremêlées : l’invention des bas en chicorée (1942), l’histoire du troubadour Jaufré Rudel et de la Princesse lointaine, la transformation des bas de nylon en parachutes et le moulage raté d’une jambe de Miss Valenciennois. Ce drame lyrique en actes actes, interprété par des enfants de l’école de musique de Lille Centre nous guide en voyage jusqu’à Antioche et nous ramène finalement sur une plage de Calais.

La photographie d’Allan Sekula Ship of Fools Churn, issue de la collection du Frac Grand Large, ainsi que Quand Jim monte à Paris de matali crasset et le sac Spar de PANAMARENKO font également partie de l’ensemble.

La pièce historique Provisoire et définitif de Maurizio Nannucci créée en 1996 pour l’inauguration de l’ancien bâtiment du Frac à Rosendaël, lors de son déménagement à Dunkerque, fait également partie de l’exposition dans un format hors les murs car elle est installée sur la façade d’un immeuble au centre du quartier Degroote, commune de Téteghem-Coudekerque-Village, quartier en renouvellement urbain. Ces deux termes, que l’artiste avait utilisé pour nommer l’une de ces expositions monographiques à Nice en 1992, atteste d’une dualité présente en tout acte de création artistique : l’œuvre disparaitra de toute façon et pourtant, du fait de son existence matérielle, elle perdura par l’incidence qu’elle a portée sur son environnement. Cette réflexion proposée par Nannucci s’applique-t-elle aux objets de design et aux architectures ?

La visite de l’exposition

La mise en scène des objets et la composition de l’exposition ont été conçues selon un parcours en trois thématiques :

  • Vanity cases (valises spéciales cosmétiques) rassemble les objets conçus pour des déplacements physiques, d’un lieu à un autre. Flasque à alcool, boites à œufs en plastique rigide, étui à préservatif : un ensemble hétéroclite d’usages et d’esthétiques raconte la variété des motifs et des mœurs de transports. Ceux-ci ont évolué au cours du vingtième siècle, les objets font office de témoins. Les valises à roulettes ont remplacé les malles puis les sacs. Les plateaux-repas rappelleront à celles et ceux qui ont pris l’avion la nourriture en barquette aluminum tout autant que le goût de l’évasion. Le réveil-matin de voyage a marqué l’époque où personne ne se réveillait encore avec un téléphone. Pas de transport sans la scansion de l’horloge ; l’heure vous est donnée dès votre arrivée sur le mur de l’entrée. La TV, elle, ne donne plus de nouvelles. Les voyages durent un temps, les objets aussi.
  • Kitchen tour (voyages dans la cuisine) nous ramène à la maison. Cette partie de l’exposition aborde le compagnonnage des objets dans l’univers domestique. Transformation et stockage des aliments, arts de la table, éducation des enfants, la cuisine n’est plus seulement une pièce fonctionnelle, un lieu de travail, elle donne à voir les avancées de la technologie et de la mode. Faire entrer dans son environnement intime des objets dont on parle à la radio devient, après-guerre, une manière de prendre part à l’actualité internationale : l’avènement populaire de la création industrielle offre à toutes les populations occidentales une vie à l’américaine en restant chez soi. Les souvenirs de la ferme se mêlent aux rêves de vacances à la plage, les héritages familiaux rencontrent les promotions du supermarché ; objets artisanaux, bruts ou luxueux, côtoient les archétypes du kitsch, ménageant dans les foyers une place chaque fois singulière pour l’individu.
  • Self transports (transports à l’intérieur de soi) ouvre la réflexion sur les diverses manières de fuir ou de faire face, de céder ou de résister à l’envie d’aller voir ailleurs : les objets de cette dernière sélection constituent des contournements esthétiques et métaphysiques de notre condition ici et maintenant. Ils modifient les sens, comblent des manques, procurent du plaisir, apaisent des peurs, laissent apparaître les névroses et les désirs… Ils donnent forme aux bouleversements qui nous mettent hors de nous, qui nous rendent folles et fous. Dans le tableau de Jérome Bosch La Nef des fous, les convives quittent la côte emmenant avec eux un arbre et des fruits de la terre, des instruments de musique et toute une batterie de cuisine. Le festin et le chant les mènent à la danse, à la transe. Horizon ou perdition ? Les deux, mon capitaine. Au terme de votre cheminement dans cette exposition, vous vous demanderez qui sont vos compagnons de transports et vers quoi ils vous mènent.  

Le Design Museum Gent

À partir de mars 2022, Design Museum Gent fermera ses portes pendant deux ans pour la réalisation de la nouvelle aile DING. Pendant ces rénovations, le musée programmera un « extra-muros » durable et ciblé.  

« La Nef des fous » est le premier projet après la fermeture dans lequel un grand nombre d’objets plutôt atypiques de la collection seront exposés dans le Frac Grand Large . 

Après la collaboration avec lille3000 pour « Colors. Etc. (19.05-14.11.2021) qui a attiré 100.000 visiteurs, l’échange et la connaissance du Design Museum Gent et de sa collection dans le Nord de la France seront ainsi renforcés.


En partenariat avec le Design Museum Gent
Exposition labellisée Biennale Internationale de Design Saint-Étienne

Date()s

02.04.2022 — 31.12.2022

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