LA PLAYLIST « MUSÉES HORS FRONTIÈRES »
Pour accompagner l’exposition, « Musées Hors Frontières », Benjamin Mialot, programmateur des 4Écluses, vous propose une playlist réalisée comme une bande-originale.
1. Eva Kotátková – Cutting the Puppeteer’s Strings with Paper Teeth (Brief History of Daydreaming and String Control), 2016
🎵 Puppetmastaz – Pet Sound, 2005
Dans le roman graphique Watchmen (1986), monument de déconstruction super-héroïque signé Alan Moore et Dave Gibbons, le personnage du Dr. Manhattan est une figure démiurgique née d’une expérience atomique ratée, pour qui le temps n’est plus un défilement, mais un grand magma cohésif. Quand on éprouve simultanément le passé, le présent et le futur, reste-t-il une place pour le libre-arbitre ? Sa réponse est d’un nihilisme insondable « Nous sommes tous des marionnettes. Je ne suis qu’une marionnette qui voit les ficelles. » Cette place du contrôle face à des forces qui nous dépassent (fut-ce le destin, le capitalisme ou la pression sociale), l’artiste Eva Kotátková la questionne elle aussi, avec une installation immersive où des marionnettes et un enfant répondent aux commandes d’une voix dans le texte d’accompagnement, renversant le rapport de domination qui les lie. C’est aussi tout le propos du groupe de rap allemand Puppetmastaz, dont les membres s’effacent derrière des créatures de chiffon reprenant à leur compte et avec ironie tous les tropes du genre (opportunisme, grossièreté, machisme). Ce titre est leur hymne, moteur d’une lutte ludique pour le pouvoir, démarrée au début des années 2000.
2. Shannon Bool – Night Heron, 2022
🎵 Muco – Sumer is icumen in, 2025
Figure de l’Art nouveau allemand, Otto Eckmann a joué un rôle déterminant dans l’ouverture du musée Kaiser Wilhelm, dont il dessina d’ailleurs le tout premier logo – si vous ne voyez pas de quoi on parle, il est encore temps de reprendre l’exposition du début… Autant dire que sa postérité est puissante, d’autant que ledit musée invite régulièrement des artistes contemporains à se saisir de ses travaux. Ce fut le cas de la Canadienne Shannon Boolqui, à la manière de son commanditaire, refuse ici de choisir entre art, artisanat, archive et prospective – titré d’après une peinture sur bois d’Eckmann, Night Heron est une tapisserie figurant un collage numérique où ses propres obsessions (la mode, l’architecture) dialoguent avec des notes et esquisses d’Eckmann. Faire résonner les époques et les cultures, c’est aussi la marotte de la scène folk britannique actuelle. Depuis le début des années 2020, de Londres à Dublin, toute une génération de musiciens et musiciennes s’amuse en effet à combiner les langues vernaculaires et les tournures contemporaines, les instruments traditionnels et les techniques de production modernes, les airs médiévaux et les mélodies pop… Et le résultat est généralement d’une originalité et d’une beauté sans âge. Ainsi des chansons de Muco, jeune auteur-compositeur-interprète qui, armé d’un simple inanga (une sorte de cithare typique du Burundi), explore en vieil anglais, en swahili, en kirundi ou en français, les interconnexions des folklores musicaux passés et présents.
3. Sigmar Polke – Bargeld lacht, 2002
🎵 The Pop Group – We are all prostitutes, 1979
Le pop art critiquait-il la société de consommation ou la célébrait-il ? Relevait-il du détournement d’illustrations mercantiles ou du pillage de formes d’expression moins considérées ? Aujourd’hui encore, les facéties colorées et reproductibles de Lichtenstein, Warhol et consorts font débat. L’artiste allemand Sigmar Polke avait lui un avis bien arrêté sur la question : inspiré par ce courant, il en adoptera les codes (matière première publicitaire ou illustrative, points Benday, mais avec une approche plus expérimentale) pour remettre en question à la fois le consumérisme à l’occidentale ET la superficialité de sa critique par ses pairs anglo-saxons – autant dire qu’il aurait vu d’un mauvais œil l’arrivée de la série Black Mirror chez Netflix. Dans la musique populaire, les critiques envers notre mode de vie matérialiste sont légion, et elles sont parfois, là aussi, émises dans des contextes faisant douter de leur sincérité. Impossible en revanche de prendre en défaut The Pop Group, quatuor anglais au nom plus que piégeux puisqu’il fut un pionnier parmi les plus radicaux et avant-gardistes du post-punk. En témoigne ce morceau explicite et intemporel : « Capitalism is the most barbaric of all religions / Department stores are our new cathedrals / Our cars are martyrs to the cause / Our children shall rise up against us / Because we are the ones to blame. » Ouch.
4. Rosemarie Trockel – Ohne Titel (Strickbild), 1988
🎵 Marie Davidson – Work it, 2018
Passée par à peu près toutes les disciplines (dessin, photo, sculpture, vidéo, installation…), l’artiste conceptuelle Rosemarie Trockel est surtout connue pour ses peintures en tricot – dont elle tendait les mailles sur un châssis, comme on tendrait une toile. Le choix de cette technique n’est pas anodin : à une époque, les années 70, où les femmes étaient encore largement assignées à la sphère domestique, Rosemarie Trockel utilisait la laine pour questionner leur place dans le monde ouvrier (et la notion de genre au passage), lesdits tableaux étant réalisés selon un procédé industriel. Cinq décennies plus tard, la parité n’est malheureusement toujours pas un acquis, y compris dans le monde musical en général et dans celui du clubbing en particulier. Un sujet que la productrice et showwoman canadienne Marie Davidson abordait avec autant d’humour que de brutalité sur un quatrième album entièrement consacré à sa hype grandissante, entre misogynie ordinaire et pression du rendement. Il se nomme Working Class Woman et contient ce qui est à ce jour son plus grand tube.
5. Gerhard Richter – Betty, 1991
🎵 Joni Void – Dysfunctional helper, 2019
Gerhard Richter ne s’est jamais contenté de représenter le réel. Au contraire : brouillant les frontières entre la peinture et la photographie (il peignait à partir de clichés projetés sur ses toiles), il n’a eu de cesse de le questionner, perfectionnant au fil des ans une forme d’hyperréalisme bien à lui, souvent flou, toujours insaisissable. Et ce tableau, où sa fille se retourne vers une de ses propres œuvres abstraites des années 70, est un cas d’école vertigineux. Cet émoi que seul procure la mise en abyme, on peut aussi l’éprouver à l’écoute d’un album du Canadien Joni Void. Intitulé Mise en abyme (tiens tiens), il est constitué d’une série de portraits sonores où musique électronique de chambre, archives familiales et bruitages du quotidien tiennent lieu de couches et textures. Richter peignait à la raclette, Void compose à la cassette, mais chez l’un comme chez l’autre, l’indéchiffrable est immédiatement familier.
6. Reiner Ruthenbeck – Schwarzer Papierhaufen, 1970
🎵 Compost Collaps – Transpire, 2024
Est-ce un terril ? Est-ce un volcan fraîchement assoupi ? Non, c’est une œuvre de Reiner Ruthenbeck, sculpteur visionnaire qui, à rebours des standards esthétiques de son temps, fit le pari de créer de l’harmonie et du beau à partir d’objets et matériaux basiques – en l’occurrence, rien moins que 600 feuilles de papier noir. Après, libre à vous d’y projeter ou non vos toquades géologiques comme l’a fait l’auteur de ces lignes (né à Clermont-Ferrand, résidant à Dunkerque, ceci explique cela). Bref, faire de la musique avec des objets random, c’est aussi un exercice, et malheureusement, il est souvent l’apanage des buskers, ces musicien.ne.s de rue qui font le bonheur des chasseurs.euses de tête de télé-crochets – et pourrissent les vacances d’été des honnêtes gens. Il en est toutefois un qui sort du lot : Compost Collaps, batteur grenoblois qui produit de la techno avec des bidons en plastique, des plaques de métal ou encore des tubes de polystyrène. Et déploie, au-delà du gimmick écolo (il se produit le plus souvent sans aucune électricité), une vraie culture de la pulsation.
7. Gilbert & Georges – Red morning reflecting, 1977
🎵 Bekar – Briques rouges, 2020
La série des Red Morning est sans doute l’une des œuvres les plus politiques de Gilbert & Georges, tant sur le fond que dans sa forme. Et pour cause : créé en 1977 et donnant à voir pour la seule et unique fois son duo d’auteurs dépourvu de ses emblématiques vestes en tweed, cet ensemble de 17 tableaux se veut le commentaire d’une période de forts troubles sociaux en Angleterre, marquée notamment par l’essor du socialisme (d’où le choix de la couleur rouge, qui tranche avec la grisaille ambiante) et du mouvement punk, troubles qui culmineront le 13 août avec la Bataille de Lewisham – qui opposa manifestants d’extrême droite, antifascistes et forces de l’ordre. Les crêtes et les accords de puissance appartenant à l’histoire, c’est aujourd’hui vers le rap qu’il faut se tourner pour prendre le pouls de la rue. Exemple avec cette chanson de l’artiste roubaisien Bekar, qui en quelques seize mesures bien senties dit tout le désarroi de la jeunesse populaire contemporaine, des inégalités sociales aux violences policières, de la morosité architecturale au manque de vitamine D.
8. Adolf Luther – Objet miroir, 1969
🎵 Arvo Pärt – 7 Magnificat-Antiphons : n° 5, O Morgenstern, 1988
Heureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. L’adage a son charme, mais de là à dire qu’Adolf Luther n’avait pas toute sa tête, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas, quand bien même d’aucuns voient un lien entre folie et génie. Quel rapport ? Il se trouve juste que le travail de cette figure de l’art optique a largement consisté à réfléchir et diffracter la lumière, au moyen d’assemblages de miroirs et lentilles aussi immersifs que déstabilisants – le visiteur se retrouvant de fait intégré à l’œuvre. Obnubilé par la lumière, le grand compositeur minimaliste Arvo Pärt l’est tout autant : « Je pourrais comparer ma musique à la lumière, qui contient toutes les couleurs. Seul un prisme peut diviser ces couleurs et les rendre visibles ; ce prisme pourrait être l’esprit de l’auditeur ». À vous de jouer, avec cet extrait d’une œuvre pour chœur a cappella, basée sur des antiennes de la liturgie catholique latine et composée selon les codes du tintinnabulisme – procédé d’écriture séculaire et épuré que lui ont inspiré les clochettes des basiliques et la mystique que charrie leur résonance. La bande son idéale pour, au hasard, une révélation provoquée par une percée du jour à travers un vitrail.
9. Otto Piene – Image de fumée sur rouge, 1962
🎵 Mondkopf – The Stars Are Falling, 2014
Intégrée dans l’armée allemande en pleine Seconde Guerre mondiale, Otto Piene, alors âgé de 15 ans, avait pour mission d’observer la voûte céleste à la recherche de signes d’une approche ennemie. Cette adolescence passée à scruter l’obscurité dans ce qu’elle a de plus menaçant inspirera sa démarche artistique, pensée comme un moyen de dissiper la noirceur et ce qu’elle peut dissimuler de terreurs. C’est ainsi tout le propos de la série des Rauchbilder, des « images de fumée » obtenues par l’intervention du feu. C’est peut-être aussi celui du producteur techno Mondkopf sur son quatrième album, Hades, qui le voit quitter le club pour s’aventurer dans des paysages sonores façonnés par les musiques les plus extrêmes (indus, doom, drone…). Un disque monolithique, abstrait et ténébreux en diable, qui tire justement son éclat de ce jusqu’au-boutisme aux airs de feu sacré. Quant à savoir si ces astres qui chutent sont bien des étoiles filantes ou les prémices d’un bombardement, on vous laisse choisir.
10. Lucio Fontana – Concetto spaziale, Attesa (1962)
🎵 Yotsuya Kaidan – Feels like a Lucio Fontana’s canvas (2016)
Artiste d’origine argentino-italienne, Lucio Fontana théorisa dans les années 40 le Spatialisme, un mouvement artistique voué à dépasser les limites bidimensionnelles de la peinture. Il s’y appliqua lui-même avec sa série des « Concepts spatiaux », des monochromes parfaitement lisses mais lardés de déchirures précises et autant de fenêtres ouvertes sur la matérialité de l’œuvre. Comme Fontana, qui expliquait à quel point le moment qui précédait la perforation lui était paisible, on pourra y voir une invitation à contempler les insondables profondeurs de l’univers – effet renforcé par l’apposition d’une gaze noire au dos du tableau. D’autres y verront des plaies intérieures béantes, à l’instar du groupe Yotsuya Kaidan, rare représentant ukrainien du screamo, une branche du hardcore particulièrement portée sur la souffrance intime.
11. Konrad Klapheck – Die Sittenrichter, 1963
🎵 Pneu – Deux brouettes, 2008
Des fers à repasser, des machines à coudre, des clefs, des pneus, des horloges, des pinces à vélo… Ce n’est pas La Complainte du progrès de Boris Vian (il y a toutefois un rapport), mais une liste non exhaustive des objets manufacturés que le surréaliste Konrad Klapheck a peint au cours de sa carrière. Pourquoi surréaliste ? Parce que chaque tableau est affublé d’un titre ironique ou décalé (ainsi de ces téléphones baptisés « Les Censeurs » qui ont dû faire tiquer la Stasi), transformant chaque sujet un commentaire ludique sur l’état du monde. Des chansons sur des choses inertes, l’histoire de la musique en regorge. On avoue toutefois une tendresse particulière pour la scène bruitiste française, qui s’est faite une spécialité d’adopter des noms de baptême incongrus et des titres de morceaux à l’avenant. Ainsi de Poutre, Papier Tigre, Cheval de Frise, Valve, Disco Boule ou en l’occurrence Pneu. Cerise sur le capot, le premier album de ce fer de lance du math rock, dont est extrait ce Deux brouettes, s’intitule Pince monseigneur. Kamoulox.
12. Isabelle Vannobel – J’adore la mer, 2020
🎵 Takashi Kokubo – Shiny Sand, 2001
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Tout le monde connaît cette citation du chimiste Antoine Lavoisier. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il s’agit d’une simplification apocryphe de son propos sur la conservation des masses lors du changement d’état de la matière. Ce qu’on sait encore moins, c’est qu’il précise, dans le texte d’origine : « ni dans les opérations de l’art, ni dans celles de la nature. » Toute création ne serait donc qu’un recyclage ? On vous laisse en débattre. En tout cas, le procédé est au cœur du travail d’Isabelle Vannobel : membre du collectif local Fructôse, c’est à partir de déchets marins (cordages, filets et tutti quanti) qu’elle tisse et brode ses œuvres, techniques dont le caractère répétitif s’accorde avec le va-et-vient immuable des espaces maritimes et les gestes de celles et ceux qui les sillonnent. Un travail de mémoire et d’évocation également au cœur du travail de Takashi Kokubo, discret héros japonais de l’ambient dont les disques bruissent d’un amour sans borne pour les sons de la nature. Consacrés à des biotopes, des éléments ou des sites naturels (la Grande barrière de Corail, les îles Fiji, Borneo…), ses luxuriants travaux l’imposent depuis plus de 40 ans comme une sorte de Brian Eno en communion permanente avec Gaia. La comparaison dépasse le simple cadre musical : l’Anglais a composé le son du démarrage de Windows 95 ; Takashi, lui, est l’auteur de celui qui alerte ses compatriotes d’un séisme sur leur téléphone !