FRAC Grand Large

Hauts-de-France

L’exposition « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE » en musique

Magdalena Jetelová, « The Essential Is No More Visible », 1994, Atlantic Wall - Danemark. Courtesy Collection agnès b.

Benjamin Mialot, programmateur aux 4Écluses, nous propose son regard musical, exigeant et connaisseur, sur l’exposition « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE ».

Cette playlist est à écouter d’urgence, elle va vous emporter dans une autre dimension !


Jean-Louis Faure
🎵 Nosfell, Mindala Jinka, 2004

Jean-Louis Faure, Kurt Schwitters en Angleterre, aboyant, 1996 © Collection Bassma Kodmani, Paris. Photo : Aurélien Mole

« Les œuvres de Jean-Louis Faure débordent de signes et de références historiques. Leurs formes énigmatiques proches de calembours visuels, leurs titres mystérieux, les rendent difficilement saisissables. » Malgré les calembours, ce descriptif pourrait s’appliquer au début de la discographie de Nosfell, où cet artiste complet (guitariste, chanteur, danseur…) se posait en guide d’un pays de son invention, le Klokochazia. Poussant le vice jusqu’à en imaginer la langue officielle, le klokobetz, un dérivé du japonais et de l’allemand qu’il étoffait d’anglais, il en narrait ainsi les figures historiques, les concepts (comme le « Mandamaz », ou la faculté de ne pas avoir besoin d’essayer pour réussir) et les paysages, dans un mélange de blues, de beatboxing et de musique africaine alors assez inédit. Et ce n’est qu’en concert, lorsqu’il prenait le temps, en équilibre sur une jambe, de remettre en contexte ses chansons, que l’on pouvait en saisir laprofondeur. « Les récits qui accompagnent chaque pièce de l’artiste, constituent leur mode d’emploi, un sous-titrage. » CQFD.

Jean-Louis Faure est un antimilitariste convaincu, parti en Amérique du Sud afin d’éviter la conscription pour la guerre d’Algérie. Directeur artistique de nombreuses revues durant les années 1960, années fastes de la revue Planète, il s’attache par son activité tardive de sculpteur à réécrire l’histoire – usant du détournement d’objets, du pastiche ainsi que de la notion d’uchronie – pour en illustrer toute l’absurdité. Il en est ainsi de Kurt Schwitters en Angleterre, aboyant, Félix Éboué, Récalcitrons…, évocations des horreurs de la Seconde Guerre mondiale .


Yoan Beliard, Objets réminiscents, 2013
🎵 Cavern of Anti-Matter, Make Out Fade Out, 2018

Yoan Béliard se sert d’une grotte pour donner de la matière à son œuvre ; répondons-lui avec Cavern of Anti-Matter (« caverne de l’anti-matière » donc). Fondé par une des têtes pensantes de Stereolab, cultissime groupe de popexpérimentale, ce projet berlino-londonien est l’un des plus dignes héritiers de Kraftwerk, Neu! et autres pionniers de ce qu’on appellera le « krautrock », musique dont l’une des vocations était justement de donner matière à ce qui n’en a pas – par un usage intensif du synthétiseur et une fascination pour le progrès dans ce qu’il a de plus abstrait : la radioactivité, les interactions homme-machine, le désir d’ailleurs à l’ère de la mécanisation… Des tropismes et bien d’autres (mélodies fractionnées, rythmes robotiques, titres « imbitables ») que Cavern of Anti-Matter prolonge avec un indéniable feeling.

Yoan Beliard réactive l’imaginaire visuel du réalisme fantastique. Les Objets réminiscents sont des objets-souvenirs récupérés et entreposés dans une grotte pour enclencher un processus de calcification. Ces formes, au départ très banales, deviennent alors mystérieuses et semblent se transmuter en des fossiles d’un autre âge.


Eric Duyckaerts, One Forearm Hypothesis, 1994
🎵
Two Fingers, You Ain’t Down, 2020

Eric Duyckaerts, One Forearm Hypothesis [L’hypothèse d’une main à six doigts], 1994 © Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Photo : Aurélien Mole

Si l’on en croit l’artiste Eric Duyckaerts, la vie serait plus simple si nous possédions deux pouces à chaque main, unecorrection génétique gage de dextérité et de rapidité d’exécution. Producteur et DJ d’une proverbiale habileté, le Brésilien Amon Tobin avait peut-être cette théorie en tête au moment de choisir le pseudonyme avec lequel faire paraître ses projets les moins expérimentaux – tout est relatif, on reste dans l’IDM, acronyme de Intelligent Dance Music, mais le tout reste plus dansant que ses deux chef-d’œuvres empruntant à la musique concrète, Foley Room et ISAM. Two Fingers donc, qu’il vient de réactiver après 8 ans de silence.

Adoptant un point de vue anthropologique et médical, l’artiste Erik Duyckaerts propose une théorie nouvelle de l’évolution, où l’être humain se verrait augmenté d’un sixième doigt de la main. Il expose sa doctrine au public, et dévoile les possibilités que permettrait cette correction de la nature. One Forearm Hypothesis est l’une des nombreuses illustrations de cette hypothèse : un squelette est exposé devant une vidéo où l’artiste présente ses arguments sur les plans paléontologique et neurologique, et où il fait aussi la démonstration du chercheur à deux pouces qui peut effectuer de multiples opérations qu’une main normale ne pourrait pas permettre. Cette One Forearm Hypothesis singe un sérieux scientifique pour mener une « contre » réflexion sur nos certitudes actuelles et le devenir de l’être humain.


JACKSON, Fog news, 2019
🎵 Sunn O))), Big Church [megszentségteleníthetetlenségeskedéseitekért], 2009

Pour comprendre à quel point la musique du groupe américain Sunn O))) s’accorde avec cette installation fantomatique du dénommé JACKSON, il faut se le représenter en concert. Soit quatre costauds vêtus de robes de bure jouant,dans une salle littéralement enfumée (on n’y voit même pas à un mètre devant soi) et à un volume insoutenable sans protections auditives, une succession de notes massives et distendues qu’agrémentent seulement quelques vocalises sépulcrales. On appelle ce genre extrêmement atmosphérique du drone, et Sunn O))) en est l’apôtre le plus zélé. Bonus : le titre du morceau choisi ici n’est autre que le plus long mot de la langue hongroise, 44 lettres grossièrement traduisibles par « pour vos comportements qui prétendent être toujours désacralisés ». Vous avez dit déstabilisant ?

Fog News de JACKSON nous confronte à cet aspect fondamental de notre société contemporaine, marquée par la dématérialisation de l’information et plus largement de notre histoire. Par cette installation, constituée d’un générateur de brume sur lequel est projeté un flux d’actualités, issu des chaînes d’informations en continu, JACKSON rend visible les mailles invisibles de l’information. L’aspect moléculaire, évanescent de la brume, rend ces images insaisissables, incompréhensibles bien que visibles. Les déformations constantes du fait de l’évaporation, accentuent le caractère fuyant de cette information. Fog News devient ainsi le reflet d’une réalité en changement perpétuel, impossible à appréhender totalement pour le cerveau humain.


Magdalena Jetelová, The Essential Is No Longer Visible, 1994
🎵
An Albatross, Return of the Lazer Viking, 2020

Magdalena Jetelová, The Essential Is No More Visible, 1994. Atlantic Wall – Danemark © Collection agnès b.

Des bunkers s’enfonçant dans les côtes scandinaves que balaient des lasers aux messages forts de sens… N’en jetez plus, la bande-son de ce singulier dispositif est toute trouvée : An Albatross, groupe new-yorkais qui au début des années 2000 se faisait fort de conjuguer grindcore (une musique brutale, expéditive et politisée dérivée du punk hardcore) etpsychédélisme autour d’une figure mythologique de son invention, le « lazer viking ». Après 14 ans de silence, le groupe a profité du confinement pour accoucher de deux nouvelles chansons, dont ce retour en furieuse fanfare.

Magdalena Jetelovà évoque avec The Essential Is No More Visible [L’essentiel n’est plus visible] le souvenir du mur de l’Atlantique, ouvrage défensif construit par les nazis après leur conquête de l’Europe. Mais plus largement, cette phrase est plus que jamais d’actualité et nous incite à nous interroger sur la manière dont l’essentiel peut nous échapper. Ce bunker, monolithe noir, devient le support d’une réflexion sur le temps qui passe, et sur ces reliques de l’Histoire marquant l’Europe à la manière de cicatrices. Les citations du philosophe et urbaniste Paul Virilio qui sont projetées, renforcent le souvenir de ce moment dramatique de notre Histoire.


Alexis Choplain, Signo_, 1994
🎵 Molécule, Réminiscences, 2020

« Fais le vide dans ton esprit. Sois sans forme, sans consistance, comme l’eau. À présent, tu mets de l’eau dans une tasse, elle devient tasse ; tu mets de l’eau dans une bouteille, elle devient bouteille ; tu mets de l’eau dans une théière, elle devient théière. Mais l’eau peut couler, ou elle peut écraser. Sois comme l’eau, mon ami. »

La citation est de Bruce Lee et, à l’instar des aphorismes de Jean-Claude Van Damme (dans un registre nettement plus claqué), elle prouve que les artistes martiaux sont les grands penseurs de notre temps (si si). Avec Alexis Choplain, l’eau devient onde sonore. Chez Molécule, elle est carrément une matière première, le producteur parisien abreuvant sa techno aux sources même de la dichotomie évoquée par le Petit Dragon. Adepte du field recording (la captation de bruits ambiants), il embarquait en 2015 sur un chalutier dans l’Atlantique nord. Rebelote en 2018, cette fois au Groenland. En 2020, c’est au Portugal qu’il a promené ses micros, au cœur même des déferlantes du canyon de Nazaré, un spot de surf parmi les plus dangereux du globe. Le résultat, forcément gigantesque, est audible sur un EP éponyme, dont est extrait ce morceau.

Alexis Choplain propose avec Signo_ de nous faire entrer dans son univers, où la recherche est aussi importante que le résultat final. L’artiste fonde ses  expérimentations sur les phénomènes vibratoires et met en lumière des réactions physiques qui déjouent nos perceptions. Signo_ est un dispositif mettant en jeu l’eau et le son. Un filet d’eau s’écoulant de manière continue, interagit avec un flux sonore et entre de ce fait dans un état vibratoire. Conjugué à une lumière stroboscopique, le liquide semble se figer, parfois même remonter à sa source, en totale inadéquation avec les principes physiques les plus élémentaires, comme la théorie de la gravitation notamment.


Rémi Bragard, Le phénomène de la caléfaction ou la danse infernale de la goutte d’eau, 2013
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Matmos, Ultimate Care II, 2016

Rémi Bragard, Le phénomène de la caléfaction ou la danse infernale de la goutte d’eau, 2013 © Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille 

À la croisée du do it yourself (le bricolage, la débrouille, le système D) et de la science dure, Rémi Bragard interroge lesmodes de production par le détournement d’objets et actes du quotidien – en l’occurrence des ustensiles de cuisine. S’il est un groupe qui s’est fait une spécialité de cette méthode de travail, c’est le duo/couple californien Matmos, dont la plupart des albums s’articule autour d’un concept et d’un choix de matériaux physiques. A Chance to Cut Is a Chance to Cure, par exemple, s’intéressait à l’univers et aux sons médicaux, tandis que The Rose has Teeth in the Mouth of a Beast le voyait dresser le portrait d’activistes LGBT via des bruits de machine à écrire ou d’armes de police. Plus radical encore, l’album Ultimate Care, iI a été entièrement réalisé avec un lave-linge (le Whirlpool Ultimate Care II, que les deux musiciens ont mis en route, frappé, frotté… avant de traiter le tout numériquement) et dure le temps d’un cycle de lavage (!). A l’arrivée, un beau disque bizarre aux confins de l’electronica, du jazz et de la musique industrielle.

Rémi Bragard, par sa vidéo Le phénomène de caléfaction ou la danse infernale de la goutte d’eau, montre notre capacité d’émerveillement vis-à-vis de phénomènes qui semblent magiques pour les non-scientifiques. L’artiste récupère des vidéos publiées sur internet par des amateurs qui s’amusent à verser de l’eau sur des plaques chauffées à plus de quatre-cents degrés. À cette température se produit la caléfaction, c’est-à-dire la création d’une couche de vapeur en dessous de la goutte d’eau, ce qui la préserve de l’évaporation.


Abraham Poincheval, Matthieu Verdeil. Le chevalier Errant , l’homme sans ici, 2018
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La Jungle, The Knight the Trance, 2019

Encore une histoire de pochette, en l’occurrence celle du troisième album de La Jungle, où deux chevaliers s’étripent à coups de polochons. Considérant en outre le nom du groupe, la parenté avec la performance d’Abraham Poincheval et Matthieu Verdeil est toute trouvée – on y voit un homme en armure médiévale arpenter divers paysages, dont une forêt de plants de maïs aux faux airs de biotope tropical. Au-delà, les deux projets partagent une étrangeté tour à tour comique et exaltante. À ceci près que, si le chevalier errant de Poincheval et Verdeil écoutait les disques de ce duo belge, qui revisite le rock instrumental avec un sens de la fête qu’on pensait l’apanage des musiques électroniques, il ne paraîtrait certainement pas aussi abattu.

Avec Le chevalier errant, l’homme sans ici, Abraham Poincheval, opère un hardi syncrétisme des deux axes essentiels de son travail, la claustrophilie et le voyage. Il s’enferme dans une armure médiévale de trente kilogrammes et traverse la Bretagne à pied d’Est en Ouest. Réactivant un imaginaire issu de la tradition arthurienne, originaire de cette Bretagne qu’il parcourt, ce chevalier errant provoque, par son seul passage, une rencontre entre passé et présent, mythe et réalité. Le sentiment d’étrangeté distillé par cette performance est documenté dans le film réalisé par Mathieu Verdeil, retraçant le parcours de l’artiste. L’armure que l’on peut voir, véritable sculpture mémorielle, phagocytée par la végétation est une nouvelle pièce produite spécialement pour l’exposition du Frac Grand Large, en regard de l’armure originelle qui fut acquise comme sculpture par le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.


Abdelkader Benchamma, Fossile, 2020
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Sufjan Stevens, Concerning the UFO sighting near Higland, Illinois, 2005

Abdelkader Benchamma, Fossile, 2020 intégrant le tryptique L’horizon des événements, 2018-2019 © Courtesy de l’artiste et de la Galerie Templon, Paris – Brussels. Photo : Aurélien Mole

Ce devait être le Grand Œuvre pop du XXIe siècle : au début des années 2000, Sufjan Stevens, prodigieux songwriter originaire de Detroit, décidait de consacrer un album à chacun des cinquante états américains ; il n’en fera que deux mais, même débarrassé de cette contrainte, cela ne l’empêchera pas de produire des dizaines de chansons inestimables. Celle qui ouvre son disque consacré à l’Illinois est peut-être la plus belle – elle a en tout cas coûté cher en mouchoirs à l’auteur de ces lignes. Portée par un air de piano digne d’Erik Satie ou Philipp Glass, elle s’inspire du vol d’un Objet Volant Non Identifié au-dessus de la ville de Highland – l’album consacrant par la suite Jacksonville, le tueur en série John Wayne Gacy Jr. ou encore la Seers Tower de Chicago. Et, comme l’œuvre d’Abdelkader Benchamma, elle dégage la gracieuse impermanence d’une estampe ancestrale.

Abdelkader Benchamma est ce que l’on pourrait appeler un « enfant du réalisme fantastique ». Très jeune, il découvre la revue Planète qu’il dévore avec avidité et dont l’esthétique et les thématiques l’influenceront durablement dans sa pratique artistique et dans sa recherche d’un invisible. Produite à l’occasion de l’exposition, cette nouvelle pièce d’Abdelkader Benchamma, Fossile, intègre aux œuvres encadrées un dessin mural monumental, qui les prolonge et les extrapole et en modifie ou précise la lecture. L’horizon des événements constitue le coeur et la base de Fossile. Ces trois dessins monumentaux donnent à voir de manière sensible les interactions invisibles des corps célestes. Deux astres semblent être pris dans des flux d’énergie. Le dessin mural, sur lequel se superpose le triptyque, fait aussi office de fil conducteur. Il se déploie et envahit l’espace tout autour. La construction agit alors comme un amplificateur des visions de L’horizon des événements, et accentue les rapprochements que l’artiste établit avec les théories scientifiques sur l’expansion de notre univers. Dans cette cosmogonie inventée, chaque vibration, point ou trait d’encre devient la manifestation des processus physiques mettant en scène à la fois les notions de vitesse, de temps et de mouvement astral ainsi que d’autres notions a priori irreprésentables via le medium du dessin. 


Bettina Samson, Contre-jour, 2011-2013
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Crystal Castles, Vanished, 2008

Bettina Samson, Contre-jour (Sous-titre : For a Future Exploration of Dark Matter III, 2012 et For a Future Exploration of Dark Matter I, 2011) [Pour une exploration future de la matière noire] © Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille

En musique, qui dit pixel dit chiptune, un genre notamment caractérisé par la récupération des puces audio de consoles de jeu béotiennes, afin de produire des sons de synthèse saugrenus et emprunts de nostalgie. Le duo canadien Crystal Castles, qui célèbre les noces de cette sous-culture et de la pop, a notamment eu recours à celle de l’Atari 5200, une machine distribuée aux États-Unis au début des années 80. Le travail de Bettina Samson consistant à utiliser les dits pixels pour rendre compte de l’invisible, nous ne pouvions que le faire résonner avec ce titre travaillé par la disparition.

Bettina Samson interprète des phénomènes énigmatiques de l’histoire et de la science. En 2011, elle réalise une résidence au sein du Laboratoire d’Astrophysique de Marseille. C’est dans ce lieu que des scientifiques explorent l’univers à la recherche des éléments qui le composent. Dans les deux sculptures tirées de la série « Contre-jour », l’artiste use du dessin (gravé ici dans le verre) comme élément révélateur de processus physiques. Par le procédé du sablage, Bettina Samson retire des couches, travaillant par strates à l’élaboration de formes à première vue abstraites. Ces trames gravées sont en réalité des ensembles de signes informatiques sous le contrôle d’un spectroscope, outil permettant de détecter la matière noire de l’univers. Ces « Contre-jour » proposent ainsi une plongée dans un invisible multiple, qui évoque une machinerie complexe inconnue du grand public, et servant elle-même à mettre au jour les éléments à l’origine de notre univers. Bettina Samson s’inscrit par ce biais dans une longue généalogie d’explorateurs, scientifiques ou non, à la recherche d’un « invisible compliqué » structurant notre monde, selon les termes de Pauwels et Bergier.


Nicolas Floc’h, Structures productives, 2012
🎵 Weyes Blood, Wild Time, 2019

Vue de l’exposition « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE », 2020, Frac Grand Large — Hauts-de-France, Dunkerque © Photo : Aurélien Mole

Les chansons vantant les atours chamarrés de récifs coralliens ne courent pas les platines. En revanche, nombreuses sont celles qui louent, plus généralement, la beauté de Mère Nature (et prophétisent son quasi inéluctable dépérissement aux mains de l’Homme). Pour accompagner le travail de Nicolas Floc’h sur les récifs artificiels, il fallait un ou une artiste engagé.e sur les questions environnementales. Ce sera Weyes Blood. Sur cette chanson, cette songwriter américaine à la voix venue d’ailleurs formule la chose ainsi : « Et si le monde avait toujours été sur le point de toucher à sa fin ? » Et sa pop d’y répondre avec une grâce et une sophistication de tous les instants. »

Nicolas Floc’h révèle des territoires cachés de notre réalité, ouvrant à des interprétations multiples. Il montre, avec ses Structures productives, la vision d’un monde sous-marin mystérieux difficilement identifiable au premier abord. Sous la forme de sculptures à l’aspect minimaliste, l’artiste réalise ici des maquettes à l’échelle 1/10ème de structures en béton immergées au large des côtes japonaises, européennes et américaines. Créées dans un but scientifique de renouvellement des écosystèmes marins endommagés par la pêche intensive, ces structures, sorties de leur contexte, deviennent évocations d’univers inconnus. Elles invitent également à imaginer toute la richesse esthétique de territoires cachés à nos yeux, et la fascination que peut exercer l’inaccessible sur l’Homme.


Augustin Lesage
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Ataxia, The Sides, 2004

Augustin Lesage, Composition, vers 1930 / Sans titre, 1937. Donation de L’Aracine en 1999 © LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, Villeneuve d’Ascq / Couple royal Néfertiti et Akhenaton, 1946 © Collection particulière. Dépôt au LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, Villeneuve d’Ascq

Occultiste pas-de-calaisien, Augustin Lesage signait des œuvres dont il disait n’être que l’exécutant. À l’en croire, ce sont en effet des esprits qui s’emparaient de lui et concevaient les architectures biscornues et abondamment détaillées qu’il couchait sur toile. Qu’on croit à l’Au-delà et à sa perméabilité ou non, il y a là un parallèle à faire avec la technique littéraire du flux de conscience – pas étonnant qu’André Breton l’ait tenu en estime. Et, pour ce qui nous occupe, avec le premier album d’Ataxia, l’explicite Automatic Writing – l’ataxie désignant en outre une maladie neuromusculaire provoquant un manque de coordination. Un super-trio porté sur l’improvisation au long cours où s’échinaient notamment John Frusciante, guitariste des Red Hot Chili Peppers, et le batteur Joe Lally, pionnier du hardcore au sein de Fugazi.

Augustin Lesage est un des principaux peintres spirites du XXe siècle. Originaire du Nord de la France et d’un milieu modeste, travaillant comme mineur, rien ne le prédestinait à la peinture, jusqu’à que ce que des voix le lui dise. Naissent alors des œuvres étranges, d’une minutie exceptionnelle et d’une grande qualité plastique, conçues comme des édifications spirituelles, associant des influences et des motifs inspirés de l’Égypte antique. Augustin Lesage se qualifie de « médium Lesage » ou « guérisseur Lesage ». Il se dit être l’exécutant de Léonard de Vinci ou de Marius de Tyane, philosophe faiseur de miracles au 1er siècle. « C’est de l’art de l’au-delà, cela ne vient pas de moi. […] Je ne suis que la main qui exécute et non l’esprit qui conçoit » aimait-il à répéter.


Martin Gusinde, Portraits de personnages incarnant des esprits des hommes de Terre de Feu
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Les Marquises, Les Maîtres Fous, 2014

Martin Gusinde, Halahâches, Sans titre, Ulen, forte tête, Sans titre, Tanu de l’ouest, 1923/1924 © Collection agnès b. Paris. 

Le travail mené par l’anthropologue Martin Gusinde, au contact de tribus du bout du monde et à la découverte de leurs rites, est souvent présenté de pair avec celui de l’ethnologue et documentariste Jean Rouch. Ça tombe bien, ce dernier est l’une des inspirations du groupe lyonnais Les Marquises. Lequel, sur son album Pensée magique (référence à un processus psychique au cœur des croyances primitives), lui a rendu un vibrant hommage avec cette magnifique et obsédante pop-song aux accents tribaux.

Martin Gusinde, missionnaire et anthropologue autrichien, découvre lors de ses voyages en Terre de Feu dans les années vingt des tribus dont la culture et les rituels, purement oraux, sont voués à la disparition. Cet ensemble de photographiesdocumente leurs traditions ancestrales, qui s’incarnent sur les corps par des rites très codifiés. Réalisées au départ dans un but documentaire, ces photographies fascinent aujourd’hui par le caractère fantastique qui se dégage des corps ritualisés, laissant
imaginer une richesse culturelle autant qu’esthétique.


Jean-Louis Montigone, Monument utopique n°3
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Mastodon, Crack the Sky, 2009

Spontanément, ce monument infesté de chimères nous a fait penser à Mastodon, groupe américain de metal progressif aux inflexions volontiers monumentales, et dont les pochettes figurent des créatures cauchemardesques (cerf humanoïde à trois têtes, insecte cosmique, ours spectral…) et des ornements comme empruntés à des civilisations disparues. Et à ce morceau en particulier, l’un de ses plus massifs et ciselés, extrait de son cinquième album.

Le Monument utopique n°3 de Jean-Louis Montigone s’intègre naturellement dans la voie picturale ouverte par Augustin Lesage. L’œuvre, qui associe éléments d’architecture et bestiaire fantastique, pose les bases d’un imaginaire ésotérique rappelant l’univers de l’alchimie. Les chimères, griffons et angelots dessinés par l’artiste semblent ainsi protéger un mystère aussi beau qu’obscur à nos yeux.


Anaïs Tondeur, Tchernobyl Herbarium, 2016 – En cours
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The Postal Service, We Will Become Silhouettes, 2003

Anaïs Tondeur, Tchernobyl Herbarium, 2016 – en cours. Lieu : Zone d’Exclusion, Tchernobyl, Ukraine / Niveau de radiation : 1.7 Microsieverts par heure

L’évidence aurait voulu que l’on sélectionne un extrait de la magnifique BO de la série Tchernobyl, composée par la violoncelliste islandaise Hildur Gunadóttir – une touche-à-tout qui a collaboré avec des groupes aussi divers et singuliers qu’Animal Collective, Sunn O))) (voir plus haut) et The Knife. On a préféré conjurer la menace nucléaire dans sa globalité avec cette chanson du mythique duo électro-pop The Postal Service. Son titre fait référence aux « ombres nucléaires » créées par la bombe lâchée sur Hiroshima (la chaleur provoquée par son rayonnement thermique ayant littéralement imprimé les ombres d’objets et victimes sur les murs) et conte l’histoire d’un survivant qui, terré dans un bunker et rongé par la solitude au lendemain d’une apocalypse atomique, n’ose pas arpenter les rues désormais désertes par peur des radiations. Pas très jovial (surtout de la part d’un groupe admiré pour ses intonations nostalgiques et son fonctionnement en réclusion), mais raccord avec le procédé utilisé par Anaïs Tondeur pour obtenir ses rayogrammes d’herbacées.

Le Tchernobyl Herbarium d’Anaïs Tondeur montre les conséquences écologiques du désastre, avec notamment la manière dont la radioactivité change l’ADN de plantes présentes à proximité du réacteur. Par le biais de ces rayogrammes, l’impact direct de la catastrophe sur le vivant devient perceptible. 

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